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5 - Les Gitans et assimilés

ImprimerLes gens du voyage et vagabonds de toutes sortes, un patrimoine humain local bien ancré.
La région et Lourdes en particulier, n’ont pas attendu la venue ostentatoire de Roms vers 2008 pour se forger une idée sur la présence en Haute-Bigorre et dans les régions limitrophes de personnes dont l’errance servait de dénominateur commun. Une évocation des différentes poussées migratoires peut nous permettre, je pense, d’analyser sinon de mieux comprendre ...la situation actuelle, surtout à Lourdes.



Les Gitans

Jadis appelés Egyptiens, ils s’étaient spécialisés dans le rétamage des chaudrons (Cantal) ou la castration d’animaux (hongreurs du Béarn).Quelques-uns se faisaient montreurs d’ours (Ariège). Et beaucoup passaient de village en village pour proposer leur service. Itinérants, ils étaient perçus comme vagabonds et se trouvaient l’objet de toutes sortes de tracasseries administratives. Ces « étrangers » sans domicile fixe étaient généralement rejetés par les populations locales et fort mal acceptés par les autorités. Ces dernières pensèrent un certain temps les envoyer dans les « îles à sucre » pour remplacer les esclaves noirs. Bonaparte n’eut pas le temps de réaliser ce projet du Consulat. Au XIXe siècle, leur sort ne fut pas plus enviable. Souvent chassés à coup de fusil, menacés de bagne, beaucoup se réfugièrent en Espagne, certains se sédentarisèrent. Si leur langue, le romanès, dérivée du sanscrit, a donné de nombreux dialectes qui ne permettent pas une intercompréhension, la musique cependant est devenue le symbole incontournable de leur appartenance à un même groupe ethnique. Le long des Pyrénées occidentales et surtout chez nos voisins souletins, la peur de ces étrangers aux mœurs supposés diaboliques, fut à l’origine de manifestations collectives d’exorcisme. Celles-ci se traduisaient par des danses ou mascarades. L’Egyptien qui représentait le mal, était vêtu de noir et les bons villageois devaient le chasser symboliquement du
village.

Gitans 1Gitans montreurs d'ours. Cliché Delcampe

gitans 2


Le métier de montreur d'ours
Ours Ariège 2

Carte postale ancienne
Au XXe siècle. Le XXe siècle n’a pas été plus tendre  envers ce peuple pourchassé, considéré comme étranger et qui plus est, composé d’éléments « asociaux indésirables ». Après le recensement général de 1895, de tous les « nomades, bohémiens et vagabonds », suivi d’un fichage par les Brigades régionales de police mobile créées en 1907 à l’initiative de Clemenceau, un projet de loi du gouvernement daté du 25 novembre 1908 « relatif à la réglementation de la circulation des nomades » voit le jour. La sureté nationale sous la présidence A. Fallières institue les premières opérations d’affichage anthropomorphique des « nomades » complétées par une série de dispositifs législatifs à leur encontre : « surveillance, identification, contrôle ». Ce terme de nomade reçoit une définition plus précise en 1911, par une note du Sénat qui désignait par nomades « des roulottiers n’ayant ni domicile, ni résidence, ni patrie, la plupart vagabonds, présentant le caractère ethnique particulier aux romanichels, bohémiens, tziganes, gitanos, qui sous l’apparence d’une profession problématique trainent le long des routes, sans soucis des règles de l’hygiène ni des prescriptions légales. » Cette note, donnera lieu à la loi du 16 juillet 1912, sur le port du carnet anthropométrique d’identité. Loi discriminatoire et disciplinaire. Elle allait durer près de soixante ans, sans susciter la moindre critique. Cette mise en fiche et surveillance permit lors de la guerre de 1940, d’interner plus rapidement les romani-tsiganes (Zigeuner en allemand) jugés aptes à former une cinquième colonne, car toujours considérés comme étrangers. Le décret- loi d’Albert Lebrun du 6 avril 1940 mit à contribution nos préfets chargés de procéder au rassemblement dans des camps dits de concentration de « tous les individus sans domicile fixe, nomades et forains, ayant le type romani » Ils furent enfermés en zone sud dans le camp de Lannemezan spécialement conçus pour leur internement et Gurs en Béarn initialement prévu pour les Républicains espagnols. Cela se passait avant l’occupation allemande.  Au camp de Lannemezan fut interné Django Reinhardt, qui profita plus tard de sa liberté pour venir jouer à Lourdes au café de la Rotonde avec ses amis sédentaires. Il y a eu d’autres camps en zone sud, mais pas spécialement réservés aux « nomades ». Du camp de Lannemezan ne subsiste que les locaux qui servent d’annexe à la mairie. Une plaque commémorative a été posée.

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Reste du camp de Lannemezan (annexe de la mairie) et plaque commémorative. Photo Sapiens.sapiens.com

document1  carnet

Mais leur internement en France et leur extermination   programmée (en Allemagne) ont laissé peu de trace dans la mémoire collective. A l‘exception de Filhiol avec «  La mémoire et l’oubli » (édition l’Harmattan), peu d’intellectuels se sont intéressés à ce peuple martyrisé. Lors des expositions annuelles sur leur histoire au Palais des Congrès de Lourdes pendant le « pèlerinage gitan », peu de visiteurs se pressent pour découvrir des panneaux explicatifs illustrés de photos souvent inédites. Et pourtant Lourdes est à l’origine d’une aventure peu commune avec une reconnaissance progressive de cette communauté humaine en organisant le premier pèlerinage gitan en 1957.

Les Gitans et Lourdes

Si la pastorale de Pie XII pour les migrants, s’adressait aussi aux gens du voyage, il a fallu attendre 1957 pour que l’Eglise catholique romaine s’intéresse à leur sort, il faut dire qu’ils allaient naturellement chez les Pentecôtiste où leur foi pouvait s’exprimer d’une façon plus sensuelle, plus naturelle. Nous devons ce soudain intérêt à un prêtre le père Fleury qui fut interné avec de nombreux Roms dans le camp de Poitiers. Il fut à l’origine, avec les pères d’Armagnac et Barthélémy (Yoshka), du premier pèlerinage gitan à Lourdes. Pèlerinage qui deviendra au fil des années, un mouvement populaire incontournable qui marquera son empreinte dans la ville mariale et ses alentours. Logée tout au début chez les sœurs Auxiliatrices, de la rue de Bagnères, la vingtaine de responsables gadjé peaufinera au fil des ans, la pastorale nécessaire à un bon déroulement de l’évènement. De l’emblème aux seize rayons, aux odes à Marie, en passant par les symboles de la Sainte famille en fuite en Egypte, les célébrations de mariages, de baptêmes, des premières communions, la nomination de diacres, la fête se terminait avec l’apothéose de la procession aux flambeaux et la translation de la statue de Marie. Toute la catéchèse a été réalisée, pensée autour du personnage central de Bernadette, exclue parmi les exclus, pauvre parmi les pauvres. Certains pèlerins profitent de leur séjour pour aller rendre visite à leurs parents devenus sédentaires, dont la célèbre famille de musiciens, les Doerr. Le tout fut complété par l’édification d’un local, Le Chemin du Niglo (hérisson), et la nomination d’un aumônier, le père José Maria de Antonio, rachaï chargé des célébrations de la pastorale propre aux peuples nomades.

Un khalo Le bienheureux El Pelé


Probablement que cela ne suffisait pas pour pérenniser ces manifestations de la Foi. Lourdes n’étant qu’une étape parmi d’autres, comme Bonnieux, Lisieux, Paray- le- Monial, de ce peuple voyageur. Aussi, fut élevé en 1997, au rang de Bienheureux, l’Aragonais de Fraga, el Pelé (Ceferino Gimenez Malla), mort en martyre pendant la guerre civile espagnole. Hasard de l’histoire, c’est un voisin, Jose Maria Escriva de Balaguer, originaire comme el Pelé de Barbastro, qui fonda la prélature de l’Opus Dei et que tous les deux furent l’objet d’une cérémonie importante en août 2003, dans la basilique Saint-Pie X durant laquelle fut suspendu leur portrait au milieu de la galerie de saints.

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Photo de 1957. Un grand père et sa petite fille à Lourdes. Viron, Durand ou Lacaze ?

Les gens du voyage et leur pèlerinage lourdais.

Chaque année fin août la ville reçoit durant 5-6 jours le pèlerinage le plus redouté de l’année. 5000 personnes avec près de 1000 caravanes (chiffre qui baisse d’année en année) se présentent aux portes de la ville. Cela demande un travail logistique important où police, municipalité et sanctuaires sont sur le qui-vive. De nombreux rochers sont posés aux endroits stratégiques afin d’orienter la circulation et faciliter les barrages de contrôle. Les autorités essayent d’organiser à l’avance les camps, en nommant avec l’accord des familles des responsables afin d’avoir des interlocuteurs crédibles.

Ces camps se trouvent généralement vers le Gave (camp de l’Arrouza) ou vers la route de Saint-Pé, près du bois de Subercarrère (camp Abadie) et la route de Pau. Le terrain Milhas (ancien camp militaire) n’est plus accessible. Les familles sont groupées par région : Belges, Hollandais, Portugais, Polonais, Allemands, Alsaciens, Pyrénéens... Sans compter les Evangélistes qui parfois viennent s’immiscer et qui sont considérés comme perturbateurs, par certains catholiques.

L’aumônerie nationale dont le siège est à Pantin (Seine-Saint-Denis) y envoie ses représentants avec le père Claude Dumas. Sa caravane se trouve généralement au camp Abadie, au milieu des autres caravanes. Le soir, des forums rencontres sont organisés à la cité Secours et  sont proposées à travers la ville des expositions.

Perturbations

Toutes ces préparations, l’aménagement des terrains de moins en moins nombreux, n’empêche pas chaque année, des débordements, des actes de saccage gratuits, des bagarres et des rixes entre familles qui entraînent une relative discrimination  à leur encontre. Depuis 1980, durant ce pèlerinage, les magasins et certains bars ont pris l’habitude de fermer vers 19 heures. Les Lourdais sont assez circonspects sur cet évènement bien particulier que les Sanctuaires refusent de déplacer dans le temps. Leur recteur, le père Bordes, fidèle à son image de fonceur, aurait répondu jadis, au maire de l’époque, P. Douste-Blazy : « S’il y a des délinquants, qu’on les arrête. Mais cessons de créer des phobies. Quand il y a 25 000 pioupious dans les rues, pendant le PMI, il y a aussi pas mal de viande saoule. » Aussi le père Dumas n’hésite pas à rappeler le plus souvent possible aux Gens du voyage «d’être des médiateurs de la paix ».

Une vraie tour de Babel

Si les Lourdais sont peu présents aux différentes cérémonies religieuses : messes, confirmations, mariages…, ils peuvent cependant voir la diversité des participants lors des défilés en musique dans les rues de la ville, et de la translation de la statue de Marie. Nous y côtoyons avec leur responsable de groupe, des Roms, Yéniches, Sinti, Manouches espagnols, de l’Est, de la Région parisienne, du Midi, Gitans andalous et catalans, Gypsies irlandais…
Si ces rencontres sont l’occasion de retrouvailles, de nouvelles alliances, certains vont rendre visite à leurs « cousins » sédentaires, d’autres profitent de leur séjour pour se faire graver des bracelets au nom des nouveaux baptisés, et d’autres enfin se répandent sur la place du marché pour vendre leurs produits. Ce qui donne  ces jours-là, une certaine animation à la ville haute.

Pont entre les chrétiens et musulmans

Une thèse répandue dans certains milieux œcuménistes et celle qui donne au monde gitan, un certain rôle de lien, de pont, entre la chrétienté et l’islam. Pour certains théologiens, le peuple gitan avec ses 13 millions d’individus répartis entre l’Europe et le Moyen Orient, après sa migration de l’Inde vers l’ouest, couvre les deux plus grandes religions du Livre : les gitans sunnites qui appartiennent au groupe Lovari. Ils se concentrent en Bulgarie et dans les Balkans ; et les chrétiens arrivés en Europe de l’Ouest au XIVe siècle. Ils  se répartissent en catholiques, orthodoxes, et pentecôtistes. Ils tous ont en commun le sens de la transcendance immanente. Le divin est présent en tous les lieux. Mais ce rôle pour l’instant ne peut être qu’un vœu pieux, tant les dissensions entre les deux principales branches de l’islam occupent ces temps-ci, le devant de la scène.