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5- Les superstitions et croyances populaires

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              Cocuts Ouzous 1  Montjoie Agathe  Guérison par larbre   Cocutespagne                     

  La Bigorre et le Lavedan en particulier, pays de légendes,  ont de tous temps porté à leur paroxysme la crédulité dans les choses surnaturelles.
Tout le monde se souvient de la ferme Séron et de ses feux diaboliques et cela se passait en 1979 (1).
Moins connue car plus ancienne, mais plus dramatique, est l’affaire du couple Subervie condamné en 1850, par le tribunal de Tarbes, pour avoir brûlé vive, la femme Bédouret, censée donner le mauvais œil (mau dat). Et si l’on remonte dans le temps, on se rend compte que le pays était imprégné de croyances d’ordre surnaturel.  Le diable et ses suppôts, les mau hads et hadas ou sorciers et sorcières (mauvaises fées)  étaient présents partout : lors des soirées de sabbat dans les environs de la tour du Garnavie à Lourdes et lors des avalanches ou pluies diluviennes en pays toy, comme celles de 1678 à Barèges, dont les habitants accusèrent de pacte avec le diable, un certain Fortaner de Trazères,  originaire de Sers.

Cette présence du diable supposée réelle, que ce soit à Bénac (Bos de Bénac), à Lourdes avec le sieur Boly (voir le dossier des légendes) et même à la grotte des Apparitions de Massabielle, courant après Bernadette, a donné lieu à nombre de coutumes  de protection et de désenvoûtement dont certains perdurent de nos jours sans que l’on en connaisse vraiment l’origine.
Elles font partie de notre subconscient collectif. Cette hantise du diable entretenue par certains curés et démonologues  subsiste dans nos comportements inconscients.

                                                      Durant les passages de la vie

Lors du mariage

Cela commençait au mariage où toutes les ruses du démon avaient pour but d’empêcher l’union sacrée devant Dieu et la future procréation. Il fallait brouiller les pistes comme faire tomber l’alliance ou la cacher avant de la passer au doigt de la promise. Ou encore poser son pied sur la robe de la mariée avant le fatidique oui. La bénédiction du lit conjugal était une précaution nécessaire pour l’obtention d’une progéniture sans risque. Il parait que lacer (aiguiller) ses chaussures d’une certaine façon devant le futur marié en le regardant pouvait le rendre impuissant.
L’affaire Séron (voir plus avant) fit découvrir à la France entière que le culte des mounaques était encore bien présent en piémont pyrénéen. Les mounaques sont des poupées de plume, supports de magie que l’on met dans la literie de gens à qui l’on veut du mal. Héritières des dagydes gréco-romaines  (statuettes censées représenter la victime désignée et sur laquelle on plantait des aiguilles aux endroits où l’on voulait faire mal), elles trouvèrent dans la vallée voisine de Campan une affectation tout autre. A l’origine, dans cette vallée, on utilisait les mounaques comme éléments régulateurs des mariages peu conformes aux règles non écrites locales : comme l’union d’un étranger avec une femme de la vallée (exogamie). La mounaque était là pour lui rappeler que son « intrusion » devait suivre des règles et se monnayait auprès des jeunes du village de la mariée, sinon le lit conjugal risquait d’être le réceptacle de sorts maléfiques. Depuis peu, les habitants en ont fait un élément promotionnel pour leur vallée avec la fête des Mounaques de Campan où sont exhibées de grandes poupées de chiffon. Voir le petit film ci-après : http://www.youtube.com/watch?v=Bd5l4qBiDCE

Les Mounaques FR3                                                      Mounaques de Campan. Cliché FR3

Lors des maladies et des agonies

Une coutume ancestrale consistait à allumer des bougies bénites autour du lit des malades, l’extinction de la flamme qui avait absorbé tous les maux devait apporter la guérison. Mais par analogie avec  la lumière et la vie, la magie noire utilisait le même procédé autour du lit des agonisants : l’extinction de la flamme devait entraîner la mort du malade. Olivier de Marliave, dans son dictionnaire de la magie (éditions Sud-Ouest) cite une coutume des femmes de Bigorre : lorsqu’elles apprenaient qu’elles étaient trompées, elles plantaient des épingles en forme de croix sur une bougie bénite lors de la Chandeleur et la plaçait à minuit au carrefour de quatre chemins. Il paraît qu’au fur et à mesure que la cire se consumait, l’amant ou l’époux indélicat  périclitait.

Lors d'un décès

En mai 1836, s’est noyé au lac de Lourdes, Dominique Mendaigne (1), membre de la famille bien connue d’Arrens qui a fourni à la royauté, l’empire  et la république, nombre de notaires  avocats, et hommes politiques. Reste de leur passage en terre bigourdane la tour qui se trouve à Argelès à côté de l’Office de tourisme.

Après la noyade, la famille réclama le corps afin de l’enterrer dans sa commune natale. Au départ du corbillard, le lendemain matin, une foule immense de 600 personnes « surtout des femmes » s’est opposé à la sortie de la voiture de la ville. Une échauffourée générale éclata contre la garde nationale présente, il n’était pas question que le corps quitte la cité.  Afin de ne pas envenimer les choses, la famille se résolut à enterrer Dominique Mendaigne à Lourdes. L’affaire passa au tribunal, les récalcitrants les plus violents furent condamnés à la prison : deux ans, un an et un mois, plus des amendes.

Cette opposition au transfert du corps venait d’une ancienne superstition, d’un préjugé absurde qui voulait que si un corps quittait le pays pour être enterré ailleurs, il allait grêler pendant plusieurs jours ! Ironie de  l’histoire, à peine enterré en terre lourdaise, « une grêle affreuse, inouïe, fondit sur la ville et y causa des désastres tels que de mémoire d’homme, on n’en avait jamais vu », relate Bascle de Lagrèze dans son histoire de Lourdes, Tarbes 1877, pages 231-232.
Ne trouvant pas la tombe de ce noyé réputé, je me suis adressé à l'Etat civil de la ville. Il s'agit bien d'un fait réel qui s'est passé en 1836 dans la cité lourdaise. Ci-joint sa fiche annonçant son décès et le cahier des inhumations avec l'inscription d eson nom : Dominique Mendaigne. Sa tombe abndonnée aurait été détruite.

(1) S'écrit parfois Mendagne

Etat civil Mendagne
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 Mendaigne0002 3
Numéro 30. Dominique Mendaigne




                                                            À la ferme

Sur la cheminée

La protection de la maison contre les mauvais esprits ou les tentatives malfaisantes a toujours été une préoccupation première des nouveaux propriétaires de fermes et de granges. Cela commence par  le chardon, fleur de soleil,  cloué sur la porte. On continue par la pose de cocuts (2) ou pierres anthropomorphiques sur les labasses (dalles de schiste) des cheminées, complétée par un balai devant l’âtre en position inversée, manche vers le bas.

.Cocuts         Cocuts Ouzous 1
     Cocut sur cheminée (Argelès-Gazost)           Ouzous, capitale des cocuts. Photos J.Omnès


Sur les rampes d’escalier
Dans le dossier Petit patrimoine, nous avons évoqué l’importante présence de rampes d’escalier sculptées dans les maisons d’une certaine classe sociale. Si la mise en valeur des  maisons était la première considération de leurs propriétaires, le côté superstition n'en était pas moins présent. Les éléments choisis étaient parfois susceptibles de protéger l'étage des chambres et parfois d'apporter de futures richesses ou d'engendrer des mariages heureux. C’est ainsi que revenaient souvent dans la sculpture du départ de rampe, le lion et le serpent censés être des symboles porte-bonheur. Parfois la tête du serpent (une couleuvre) était ornée d’une protubérance censée dissimuler une pierre magique (piedra de serpiente en Aragon voisin).

Cocutespagne                                    rampe escalier 2 Arras
Cocut Aragonais : Espanta brujas. Cliché origine inconnue. Rampe d'escalier avec serpent. Cliché Lafon

Un exemple concret de protection de la maison

Dans une maison de Sère-Lanso chez Madame Mercier, il a été fait une analyse de certains rites de protection liée à la construction. En effet, lors de travaux sur la maison Porture,  ont été mis au jour des éléments relatifs à ces rites, à savoir, cachés dans la maçonnerie des tessons de céramique (cruche et assiettes) en commémoration du premier repas, des épis de blé, les pages d'un missel et une image pieuse ainsi qu'une bougie dans un verre coloré. Comme dit plus haut il s'agissait de demander une protection divine, la prospérité et la fécondité pour la case.


Sur le bétail


Dans la plupart des vallées, le bétail, richesse du paysan, était protégé par nombre d’amulettes composées de plantes ou de restes d’animaux morts (souvent les dents ou les pattes des blaireaux). De la cire bénie était également appliquée sur les jougs.  Les poules et les lapins  étaient protégés des vers, en ne sortant pas du poulailler le jour de l’Ascension, le 15 août, jour vermos. La raison, il faut le dire, nous échappe.
Un paysan ne devait jamais donner le nombre de ses bêtes, cela les exposait à l’envoûtement ; si l’une d’entre elles se trouvait enmasca (ensorcelée), il fallait faire tourner l’animal trois ou neuf fois autour d’une crémaillère.

Lors des  feux de la Saint-Jean

Le solstice d’été, période de juin où le soleil est au plus haut dans le ciel,  a de tout temps marqué les esprits. La nature voit sa puissance décuplée. Ses propriétés prophylactiques sont au maximum.  C’est le temps où les hommes se purifient et purifient leurs bêtes. Ces manifestations ont donné lieu à de tels débordements que l’Eglise, pour juguler ces phénomènes, en a fait une fête religieuse sous le patronage de saint Jean Baptiste. Mais de nombreuses coutumes païennes ont perduré dans la France profonde et dans le Piémont pyrénéen en particulier, même si certains gestes ont perdu en identité.  Dans la nuit du 23 juin on allume un immense feu sur un lieu mythique (à Lourdes, face au lac, à Luz, sur la colline de la chapelle de Solferino). C’est alors que les jeunes dansent et sautent autour des flammes afin de se purifier, que les paysans amènent leur bétail et lui font contourner le bûcher. Les  braises éteintes sont ensuite dispersées dans la maison et la grange afin de les protéger. Mais ces talismans ou porte-bonheur étaient également réalisés à partir de bouquets de plantes et fleurs cueillies durant cette nuit. Toutes les plantes auxquelles on accordait un certain pouvoir magique étaient censées faire partie du fameux bouquet. On pouvait y trouver du millepertuis, de l’armoise, du lys blanc, du sureau, du fenouil, de la centaurée… Il était suspendu devant la porte d’entrée à la place du bouquet de l’année précédente. Parfois il était accroché à une simple croix de bois, appelée Croix de Saint-Jean.
Dans les monographies de 1887, des instituteurs bigourdans, il n'est pas rare de découvrir l'existence de pratiques de superstitions en dehors de la présence de tout clergé comme le mentionne cet instituteur : "Depuis un temps immémorial, le matin de la Saint-Jean à partir de minuit jusqu'au lever du soleil, des personnes ferventes et particulièrement des femmes transportent près de ces  sources, une vierge en plâtre, improvisent un petit autel au moyen d'une table et y font brûler des cierges bénits à cet effet. Là chacun prie, certains se lavent avec l'eau de la source. Quelques personnes même y vont faire leurs ablutions avant d'aller se louer comme domestiques. Au petit jour tous se retirent." 

Croix de Saint-Jean
Croix de Saint-Jean. Cliché Aristow-Jounoud
Une tradition  de la Saint-Jean qui a perduré et dont la signification curative est restée très vivante dans les mémoires de ceux qui la pratiquaient est celle des bains de rosée matinale. Pour eux,  les herbes et plantes, la nuit du 23 juin, avaient décuplé toutes les propriétés prophylactiques qu’elles pouvaient contenir à l’état latent.  O. de Marliave, dans son ouvrage sur la sorcellerie aux éditions Sud-Ouest, page 289, nous donne la formule qu’il fallait réciter lorsque l’on se roulait tout nu dans une prairie : « Nettoie-moi bien, fraîche rosée. Vois combien je suis galeux. Et à quel point est entaché tout mon corps de pieds à la tête, Des pustules et des démangeaisons. De cette horripilante démangeaison, veuille bien me débarrasser dans ce champ d’avoine. Car si tu me fais guérir, nuit et jour je veux te bénir… »
Ce qui donnait en gascon : « Neteye me hort, fresce arrosa. Troba que tan galous soy. E ben quin es empipotat, tot lo corp deus pes au cap. Deus brullos, de la prudera. Tan turmentable prudera, vole me plan desbarrassar dins aquesta civada. Car si hes ben leu goaris, noeyt e diu voli te benir. »
J’ai personnellement connu une personne proche du village de Saint-Savin qui prenait cette cure annuelle de bien-être,  très au sérieux. 
                                                 Dans la nature

La faune

Les troubles mentaux étaient guéris par le sacrifice d’un pigeon, si possible un jeune pigeon qui n’avait pas encore volé. La guérisseuse devait le couper en deux dans le sens de la longueur, et appliquer les deux parties immédiatement sur le front du patient. Si la tête de l’animal avait encore des convulsions, la guérison était proche ; on ne faisait intervenir le médecin qu’après échec. (O de  de Marliave atteste la présence de cette médecine particulière encore en 1930, à Olmes dans l’Ariège). 

La flore

Cueillir de la gentiane provoquerait des orages, selon O. de Marliave.

La gale du mouton était soignée par de la belladone et des genêts mélangés à de la suie et du sel. On recouvrait la plaie de la mixture obtenue.
L’armoise était censée défendre la virginité des filles et en même temps faciliter les accouchements.
L’aubépine Cette plante à forte connotation mythologique puis religieuse a dans notre région et celle du Béarn voisin une grande importance. L’origine de son pouvoir remonte à l’Ancien et au Nouveau testament : il est dit que Dieu apparut à Moïse à travers un buisson ardent qui n’était autre qu’une espèce méditerranéenne d’aubépine (crataegus pyracantha) et que  la Vierge Marie séchait les langes du Christ sur cet arbuste. Arbuste qui servit plus tard à tresser la couronne de la passion.  Le monde gréco-romain s’en servait pour éloigner les mauvais esprits  et les influences néfastes : on mettait quelques branches dans les berceaux et les chambres nuptiales. Plus proches de nous dans les Pyrénées, nombre d’apparitions de la Vierge ont eu lieu dans un buisson ou près d’un buisson d’aubépine, voire de son cousin l’églantier ». La plus célèbre est celle de Lourdes. C’est la raison pour laquelle la plupart de premiers pèlerins emportèrent chez eux une branche de l’arbuste censée protéger la ferme des maladies et défendre la virginité de leurs filles. Une ancienne armoirie d’un village lavedanais, celle d’Ousté, était composée d’une branche d’aubépine. Aucune explication n’a  pu nous être donnée sur sa présence.


blason Ousté                             Guérison par larbre


Blason à l'aubépine d'Ousté.                              Chêne prophylactique. Dessin Goiko

Un rite ancestral qui a perduré au Pays basque voisin, était le passage des enfants malades ou atteints d’une hernie, d’une maladie de la peau ou anémiques, entre deux grosses branches d’un chêne. O. de Marliave dans son ouvrage sur la magie et la sorcellerie en décrit tout le cérémonial, dont un  qui s’est passé en 1943 en Aragon. Précisant que la force curative des arbres, surtout des chênes, était déjà utilisée à Bordeaux à l’époque gallo-romaine.


       Au sujet des éléments naturels : l’eau (orages), le feu (incendie), la sécheresse 

Par l’intermédiaire des hommes, avec les curés-sorciers

Les habitants de nos vallées étant en grande partie illettrés et très crédules, les légendes étaient leur quotidien, les croyances au merveilleux et à l’intervention des forces maléfiques  permanentes. Leurs curés, souvent de basse extraction, étaient proches de leurs ouailles et souvent influencés par elles.  Comme ils étaient censés mieux que quiconque connaître le démon et les moyens de l’éloigner,  ils faisaient appel à lui pour lutter contre les orages, grêle, foudre, avalanche et feu inexpliqué, censés provenir des puissances maléfiques. Leur pasteur n’avait-il pas également le pouvoir d’exorcisme. Aussi  leur demandait-on de sortir le Saint-Sacrement sur le parvis de l’église ou d’organiser des processions de conjuration. Malheur aux ecclésiastiques réfractaires à ces actes de magie, ils étaient généralement chassés par les fidèles ou mis en quarantaine. Si le Lavedan, à la différence de la Soule voisine, ne possédait pas de chapelle spécifique au sommet des collines, il était  surtout l’objet de processions où se prononçaient des incantations proches des formules d’exorcisme avec  jets d’eau bénite vers les nuées obscures 
Les inondations du Bastan en 1678
La vallée de Barèges a été ravagée à plusieurs reprises au cours des siècles. Cela les Barégeois le savent. Mais connaissent-ils les conséquences des crues de 1678 ? Les pluies diluviennes en plein été, avaient ravagé la vallée, entrainant entre autres, les bains dans le Bastan. Après une longue procession du Saint- Sacrement avec le curé, les pluies cessèrent. Les habitants en confluèrent que celles-ci avaient été l'objet de sorts jetés par un sorcier. Une "chasse-battue" fut organisée. L'auteur, un étranger de Sers fut démasqué, un certain Fortaner de Trazères. Il avoua pour son action, la participation de sorciers ou mau-hads de Luz. Certains furent mis à mort. Fortaner n'eut la vie sauve que par la fuite. Il se réfugia dans la vallée de Campan.    


exorcisme orages    Exorcisme d'orage. Cliché O. de Marliave


Au sujet des feux inexpliqués, tout le monde se souvient de l’affaire de Séron en août 1979, où des feux inexpliqués éclataient un peu partout dans une propriété agricole. On n’hésita pas à faire appel à l’exorciste de l’abbaye de Tarastex proche. Le malin ne voulait-il pas par ces signes se venger de la survivance de croyances de sorcellerie dans le piémont pyrénéen (1) ?
Mais les curés lavedanais qui devaient également soulager les maux physiques de leurs paroissiens incapables de se payer un médecin de la ville, connaissaient souvent les plantes qui guérissent et aux yeux des populations rurales, les formules qui allaient avec. Leur réputation de curés-sorciers  avait dès le Xe siècle, dépassé les montagnes avec l’affaire de Saint-Savin où un moine avait pu à lui tout seul faire périr par des formules magiques, une bande de pilleurs venus de la vallée d’Aspe. C’est l’affaire des tributs  bien connue qui nécessita l’intervention du pape de l’époque. Une autre affaire importante en 1643, révéla aux yeux des Bigourdans, la présence de prêtres-sorciers capables de jeter des sorts ou d’offrir des amulettes dont des hosties capables d’attirer les personnes aimées. C’est l’affaire Arnaud Fontbenoist de Sers. Ce dernier, avant de terminer sur le bûcher, avait dénoncé entre autres,  les curés d’Ayzac, de Beaucens, d’Artalens et d’Ossun comme auteurs de magie blanche.

Par les cloches
Les cloches étaient souvent mises à contribution pendant les processions destinées à éloigner les orages. Nous en connaissons l’existence officielle indirectement par cet arrêté du maire de Lourdes, du 30 mars 1831, mis au jour par E. Seyrès, l’architecte de la ville :
« demeurant l’usage suivi dans cette commune de sonner les cloches pendant les orages,… attendu que si, dans les temps d’orage, on sonne pour un motif pieux ou pour avertir les fidèles qu’ils doivent implorer la clémence divine, c’est aussi et plus particulièrement parce qu’on s’est persuadé que le son des cloches pouvait avoir la vertu d’arrêter les orages ; attendu que c’est là une erreur reconnue depuis fort longtemps et après des expériences infiniment malheureuses, qu’en effet, au lieu de chasser les orages, nombre d’accidents contraires sont arrivés en divers lieux et dans divers temps, […] ;
il est fait défense aux sonneurs pour les églises de Lourdes et à tous autres habitants de sonner ou de faire sonner les cloches dans les temps d’orage, sous les peines de droit. » 
Mais le curé ne se contentait pas de sonner les cloches, et de réciter des prières, il organisait également des processions, croix en tête en chantant des litanies de saints ou le Miserere. Patrice Roques dans son ouvrage précise :" les prêtres doivent se rendre sur la place publique face aux nuages. Ses prières sont cependant efficaces que s'ils jettent un de leurs souliers en arrière. Les quatre hommes les plus forts du village s'y tiennent cramponnés, afin que le diable n'emporte point la chaussure" ! Il a fallu beaucoup de temps et de patience pour placer la confiance des paroissiens dans la science. L'un des prêtres du pays toy, d'après J.MJ Deville aurait affirmé : je voudrais leur inspirer plus de confiance  au paratonnerre que je m'occupe à faire dresser sur la cloche".

Par Sainte Agathe de Villelongue.

Ici il s’agit de lutter contre la sécheresse, plus rare en montagne que l’orage et la foudre. Le Lavedan  à Villelongue avait la particularité de posséder une statue dite de sainte Agathe qui avait le pouvoir de faire pleuvoir lorsqu’on la plongeait dans le torrent d’Isaby. Cette coutume a pour origine une croyance très ancienne qui a été christianisée et qui consistait à plonger une statue d’un dieu ou d'une déesse et par la suite d’un saint ou de la Vierge dans de l’eau. Cette statue reproduite ci-après et qui  se trouvait dans une niche de Mont-joie a été volée en 1970.

Montjoie Agathe
 Sainte Agathe. Montjoie Villelongue. Cliché d'origine inconnue


  La lutte contre la rage et le jugement de Dieu à travers  des clés,  dites de Saint-Pierre

Il s’agit là de coutumes propres à l’abbatiale de Saint Pé (Pierre en bigourdan). L’imposante et puissante abbaye de Saint-Pé-de-Bigorre avait obtenu nombre de privilèges de la part du comte de Bigorre dont celui du jugement par Ordalie ou Jugement de Dieu. Cette faveur que l’abbé prieur ne partageait qu’avec l’évêque de Tarbes lui avait été concédée après accord de la comtesse Pétronille, par le vicomte du Lavedan  Péregrin et son épouse Tiborst, ses exécuteurs testamentaires (charte signée vers 1251). L’origine de ce privilège provenait probablement du fait que, l’abbaye riche en reliques, possédait d’après une histoire légendée, les chaînes ayant servi à enchaîner Saint Pierre à Rome. Saint Pierre patron protecteur de l’abbaye et du village avait eu en son temps, le pouvoir de « délier les œuvres du diable. » Pouvoir reçu de Jésus afin d’assumer son mandat de premier pape de la chrétienté. Pouvoir qui lui permit  d’arrêter net un chien enragé  envoyé par son « concurrent » Simon le Magicien. Un simple signe de croix avait suffi. Il n’en fallait pas plus pour attribuer au symbole de Pierre, la clé de la première Eglise,  des pouvoirs surnaturels.  Aussi  l’abbaye de Saint-Pé fit à partir de ses chaînes,  une clé qui devait apporter aux moines notoriété et richesse.

Guérison de la rage
La clé servit en premier, durant des centaines d’années, de magie-thérapie pour  la lutte contre la rage perçue comme une punition diabolique. Et point n’était besoin à l’abbaye d’utiliser l’une des nombreuses clés confectionnées par le Vatican depuis Grégoire le Grand (540-604) et envoyées à travers le monde chrétien après une exposition devant le tombeau de l’apôtre. L’abbaye avait sa clé, La Clef, celle faite avec les fers de Pierre. La méthode : chauffer la clé au rouge et la poser sur le corps de l’animal ou sur celui de la personne ayant contracté la rage ; c’était aussi valable pour les morsures de serpents.
 Cet usage ancestral allait donc être doublé dès 1251 par celui de l’Ordalie ou Jugement de Dieu.

L’Ordalie. Celle-ci est bien décrite par Gustave Bascle de Lagrèze dans son ouvrage Saint-Pé (page 36) : l’accusé après un jeûne de trois jours,  messe avec communion devait tremper sa main dans un seau d’eau bouillante dans laquelle on avait jeté la fameuse clé une fois bénie et qu’il devait retirer. Sa main ébouillantée était ensuite enveloppée dans un sac fermé que l’on retirait trois jours après l’action. Si elle ne portait aucune trace de brûlure, l’accusé était déclaré innocent. Faut-il préciser que les personnes « jugées » devaient verser une certaine somme à l’abbaye et au vicomte, un peu comme si elles  payaient un avocat. Et Bascle de conclure : « Il ne faut pas s’étonner si ces épreuves étaient fort accréditées. »
saint pierre                                              Saint Pierre et sa clé. Abbaye de Saint-Pé. Photo J. Omnès


(1)  L’autre Lourdes, Jean Omnès, édition Golias, 2009.
(2) Dossier petit patrimoine architectural.

                                                   Recettes d’envoûtement et de désenvoûtement

La lecture du livre Argelès et ses vallées, du comte Henri d’Agrain rappelle que les superstitions étaient également nombreuses dans les domaines d’envoutement et de désenvoutements. « Survivances presque toujours déformées des croyances et pratique ancestrales, irrécusables néanmoins jusque dans ce que leur ésotérisme a d’absurde. Il faut les relever et faire connaître, avant que la banalisation universelle ait éteint toute originalité, toute couleur locale. » On peut retenir qu’Henri d’Agrain attribue certains rites aux arabes, présents dans le secteur, après l’invasion refoulée, près de Poitiers.

Recettes d’envoûtement 
Pour  les envoûtements, prendre le cœur d’un mouton, insérer des cheveux ou un objet de la personne à qui l’on veut du mal, suspendre le tout, et chaque jour que Dieu fait, y planter une épingle à heure fixe. L’épingle peut être remplacée par un clou ou une épine. Il parait  que la personne  à maudire reçoit au loin, chaque piqure dans son corps. Le support peut aussi être un crapaud ; il faut lui faire avaler des cheveux de la personne visée, tuer la bête et l’enterrer sur le chemin où passe habituellement ladite personne.

Recettes de  désenvoutement ou de protection
Il parait qu’à Soumoulou (ville proche, en Béarn), pour se débarrasser d’une  fièvre, le malade devait s’agenouiller devant  7 bouquets de menthe et jeter sur chacun deux,  5, 7 ou 9 miettes de pain et de grains de sel pour être guéri. Le malade pouvait aussi entourer un arbre de ses bras, la maladie se communiquait alors à ce dernier. Contre le rhumatisme, il parait qu’il suffisait de coucher avec son chat dans le lit, la chaleur de sa fourrure soulageait le patient et la maladie se reportait  chez l’animal. Les recettes de guérisons abondaient : peau de serpent tué après la lune, de crapaud, cœur de lézard, sang de chouette...

Tous ces usages persistaient encore récemment dans nos vallées. Elles  témoignent selon Henri d’Agrain  « de l’attachement des autochtones à leur passé et à leurs routines ; d’un autre côté, elle note la nécessité d’une croyance à une puissance supérieure, qu’elle soit personnalisée par une idole ou une formule cabalistique. »


                                                
             Un cas exemplaire de sorcellerie en Lavedan

C’est une histoire exemplaire qui s’est déroulée entre Nestalas, Piéta, Saint-Savin et Bétharram. Elle nous permet de comprendre la mentalité des Lavedanais au XVIIe siècle, pour ce qui concerne leurs croyances en des forces supérieures, et au diable en particulier. Cela se passe en 1624, l’héroïne s’appelle Marthe du Four, elle est originaire de Nestalas. Elle a toutes les connaissances « sorcellaires », jusqu’au jour où une femme vient lui demander de devenir une sorcière en buvant un breuvage présenté dans une écuelle de bois. Elle s’exécute, on ne  sait pas trop bien pourquoi. La nuit suivante, résultat du breuvage, le diable lui apparait sous la forme d’un âne rouge (son avatar préféré en Bigorre). Le lendemain, elle se retrouve les bras attachés contre la tête,  avec ses draps noués par un os de cheval ! Ses parents sont désemparés.  Un valet du couvent de Saint-Savin se présente et la conduit « par force d’un lieu à l’autre ».
Epuisée, elle désire se confesser en pensant que cela ira mieux. Elle  en informe le valet. A ce moment « elle fut abattu à terre par un vent qui la renversa en sorte que elle perdit l’usage de la vue pendant une semaine et devint percluse de tous ses membres ». C’était le diable qui s’était déguisé en religieux et qui voulait l’empêcher de recevoir l’absolution. Ne pouvant se mouvoir, ses parents prient la vierge de Bétharram, puis la transporte à la chapelle de Piétat et enfin à l’église de Nestalas. Là, elle promet en cas de guérison de porter une offrande à la Vierge de Bétharram. Son vœu à peine prononcé elle recouvre l’usage de la vue, mais reste toujours paralysée des membres inférieurs. Elle arrive à l’église de Bétharram où justement se célèbre la guérison d’un possédé par le diable "qui l’avait rendu muet, sourd et aveugle ». 
Allongée, les bras en croix devant le maître-autel, en posture de pénitente, elle se lève en sursaut pour aller prendre la croix qui lui avait été enlevée lors de « ses grandes douleurs et ses vomissements de sang ». Elle était guérie ; Elle devint par la suite « comme un trophée vivant de la déroute du Diable ». Cette histoire nous montre en plus de la superstition ambiante des locaux, l’importance des sanctuaires de l’époque.
Cette histoire a été reprise par Patrice Roques dans sorcellerie et superstitions dans les Pyrénées centrales.


                                                                     Un cas de superstition en Val d'Azun

La capacité du Haut-Bigourdan à croire au merveilleux et à transformer le moindre évènement peu ordinaire, en chose surnaturelle est sans commune mesure. S’il est profondément religieux, il n’en demeure pas moins extrêmement superstitieux. L’histoire du pâtre du Val d’Azun est l’un des nombreux faits divers qui nous rappelle cette évidence. Elle nous a été révélée par le l’Echo des vallées du 23 novembre 1854 (Quatre ans avant les Apparitions de Lourdes) Elle donne en résumé à peu près ceci : deux pâtres amis se rencontrent sur les hauteurs de la vallée, l’un deux est en possession d’un grimoire aux lettres cabalistiques, probablement Le Grand Albert, bien connu à l’époque ; il est accompagné de deux agneaux blancs et révèle à son ami que ce sont des cadeaux offerts par un mystérieux inconnu, croisé plus tôt Tout d’un coup, sans crier gare, il jette l'un des deux agneaux puis son ouvrage dans le précipice voisin, et ce, avec un regard effrayant, puis se jette lui-même dans le vide. Son compagnon va aussitôt prévenir le village (en racontant l’évènement à sa manière), dont les habitants en grand nombre viennent constater de par eux-mêmes ce qu’ils considèrent déjà comme un maléfice diabolique. Qu’elle n’est pas leur surprise de voir le pâtre accroché en contrebas à une branche. Celui-ci n’arrête pas de proférer des cris incompréhensibles et « grimace comme un possédé » L’œuvre du diable est évidente. Le curé lui demande de prier Dieu pour éloigner Lucifer ; il n’a pour toute réponse que des poses fortes indécentes ( ?). Les villageois effrayés sont sûr de voir manifestement « le doigt du malin », ils surmontent leur peur et arrivent à sortir le malheureux de sa position délicate. Au dire de l’auteur de l’article, le pâtre secouru, n’a pas arrêté lors de sa convalescence de cracher des injures à de vomir sur la robe du curé. Ainsi, une simple malheureuse aventure d’un berger courant après son agneau était devenue avec quelques enjolivements, la lutte victorieuse d’un village contre le démon.